
Pendant des décennies, le diplôme universitaire a été perçu comme le passeport vers un avenir meilleur : un emploi stable, un bon salaire, et une vie plus confortable. Mais depuis quelques années, cette certitude s’effrite. Une récente étude de l’Institut du Québec (IDQ) relance la question : étudier à l’université, est-ce encore aussi payant qu’avant ?
Loin des idées reçues, les chiffres montrent que si les diplômés universitaires continuent de gagner davantage que ceux sans diplôme, l’écart salarial se réduit. En d’autres termes, le rendement du diplôme universitaire diminue, surtout dans certaines professions.
Le contexte d’un marché du travail en mutation
Le Québec connaît depuis plusieurs années une pénurie de main-d’œuvre dans plusieurs secteurs : construction, transport, santé, services essentiels. Cette situation pousse les entreprises à revaloriser les salaires des postes qui ne requièrent pas forcément de diplôme universitaire.
Parallèlement, le coût des études — droits de scolarité, logement, alimentation — a augmenté plus vite que les revenus de départ de nombreux diplômés. Dans ce contexte, plusieurs jeunes s’interrogent : vaut-il encore la peine de passer trois, cinq ou même dix ans à l’université ?
C’est à cette question que l’Institut du Québec a voulu répondre, en mesurant l’évolution de l’avantage salarial universitaire entre 2017 et 2023.
Les chiffres clés de l’étude de l’Institut du Québec
L’étude compare les revenus des Québécois âgés de 40 à 49 ans selon leur niveau d’études.
- En 2017, les diplômés universitaires gagnaient en moyenne 81 % de plus que ceux n’ayant qu’un diplôme d’études secondaires.
- En 2023, cet écart est tombé à 60 %.
Autrement dit, le rendement du diplôme universitaire a chuté de 21 points de pourcentage en six ans.
La baisse est particulièrement marquée chez les hommes : leur avantage salarial est passé de 81 % à 55 %. Chez les femmes, la diminution est moins forte, mais bien réelle. Les jeunes diplômés de 25 à 39 ans constatent eux aussi un écart de rémunération moins prononcé qu’autrefois.
Pourquoi l’avantage universitaire s’érode-t-il ?
Deux grandes forces expliquent cette évolution :
a) La hausse rapide des salaires des travailleurs moins scolarisés
Depuis la pandémie, plusieurs secteurs essentiels (construction, transport, entretien, alimentation) ont vu leurs salaires grimper de manière spectaculaire. Les entreprises peinent à recruter et augmentent les rémunérations pour attirer du personnel.
Selon l’IDQ, entre 2017 et 2023, les travailleurs ayant un diplôme secondaire ou moins ont vu leur salaire moyen augmenter de 10 %, alors que celui des diplômés universitaires a légèrement reculé (-3 %).
Exemple : un opérateur de machinerie lourde ou un plombier qualifié peut aujourd’hui gagner autant, voire plus qu’un jeune professionnel diplômé en administration ou en communication.
b) La stagnation des salaires universitaires
De nombreux diplômés se retrouvent dans des emplois où l’offre excède la demande : gestion, marketing, sciences humaines, éducation. Ces professions offrent souvent des salaires d’entrée modestes, ce qui fait baisser la moyenne globale des revenus universitaires.
De plus, la progression salariale est parfois lente, surtout dans les milieux publics ou parapublics. En parallèle, les entreprises technologiques ou industrielles recrutent davantage sur la base de compétences pratiques (programmation, maintenance, gestion de projet) que de diplômes formels.
L’université reste payante, mais pas pour tout le monde
Malgré cette baisse de rendement, il serait faux de conclure que l’université ne « vaut plus la peine ». Au contraire, le diplôme universitaire continue d’offrir une sécurité d’emploi supérieure, des perspectives d’évolution plus larges et un revenu moyen plus élevé sur l’ensemble de la carrière.
Mais cette rentabilité n’est plus uniforme. Elle dépend désormais :
- du domaine d’études : ingénierie, informatique, finance, santé, droit et sciences appliquées conservent un avantage fort ;
- du type de poste occupé : les professions à forte valeur ajoutée (gestion, stratégie, innovation) demeurent mieux rémunérées ;
- du niveau d’expérience : plus la carrière avance, plus le rendement du diplôme s’accentue.
En revanche, pour certaines filières générales ou saturées, le retour sur investissement devient faible, surtout si l’endettement étudiant est élevé.
Les bénéfices non financiers : au-delà du salaire
Réduire la valeur d’un diplôme universitaire à son rendement financier serait une erreur. L’université apporte aussi des bénéfices sociaux, culturels et personnels :
- un esprit critique plus développé ;
- une meilleure capacité d’adaptation dans un monde en mutation ;
- l’accès à des emplois plus stables, souvent accompagnés d’avantages sociaux ;
- un réseau professionnel plus vaste et plus diversifié.
Autrement dit, même si la prime salariale diminue, le capital culturel et relationnel reste un avantage majeur des études universitaires.
Que faire ? Les stratégies pour rentabiliser ses études
Pour les étudiants et les jeunes diplômés
- Choisir un programme porteur Avant de s’inscrire, il faut étudier les tendances du marché du travail. Les domaines liés à la technologie, à la santé, à l’ingénierie et à la gestion de données offrent encore d’excellentes perspectives.
- Combiner savoirs et savoir-faire Les employeurs valorisent désormais les compétences hybrides : un diplômé en communication avec des notions de programmation, ou un ingénieur avec des aptitudes en gestion de projet, sera plus recherché.
- Multiplier les expériences pratiques Les stages, les emplois étudiants et les projets concrets permettent de développer des compétences appliquées, très recherchées sur le marché.
- Se former en continu La valeur du diplôme dépend aussi de la capacité à se renouveler. Les microcertifications, formations courtes et cours en ligne permettent de rester compétitif.
Pour les universités
Les établissements d’enseignement supérieur ont eux aussi un rôle à jouer. Ils doivent :
- mieux aligner leurs programmes sur les besoins réels du marché du travail ;
- offrir davantage de formations pratiques, d’expériences sur le terrain et de collaborations avec les entreprises ;
- renforcer les services d’insertion professionnelle ;
- développer des formations continues pour les travailleurs en reconversion.
Un regard vers l’avenir : vers un nouvel équilibre
Le Québec, comme d’autres sociétés avancées, se dirige vers une reconfiguration du rapport entre études et emploi. La formation technique et professionnelle regagne du prestige, tandis que les études universitaires se concentrent sur la création de valeur à long terme : innovation, recherche, leadership.
De plus, les employeurs cherchent de plus en plus des profils complets : polyvalents, adaptables et curieux. Dans ce nouveau paradigme, le diplôme n’est plus une fin en soi, mais un levier parmi d’autres pour bâtir une carrière durable.
L’université doit donc s’adapter pour demeurer pertinente : encourager la pluridisciplinarité, la créativité, et l’esprit entrepreneurial.
Conclusion : étudier, oui… mais avec stratégie
Étudier à l’université demeure un investissement valable, mais plus risqué qu’avant si le choix n’est pas réfléchi. L’époque où un diplôme garantissait automatiquement un bon salaire est révolue. Désormais, la clé du succès réside dans une stratégie d’études alignée sur le marché, un profil de compétences équilibré, et une capacité à se réinventer.
Comme le rappelle l’Institut du Québec :
« Le diplôme universitaire conserve de la valeur, mais son rendement dépend désormais des choix, du domaine et de la capacité d’adaptation du diplômé. »
Autrement dit : l’université reste payante… mais seulement pour ceux qui l’abordent avec lucidité.